Catégorie: Textes

Jérusalem, 1er novembre 2002

Lors de la rédaction de mon petit post du 20 février, Al Kahlil, je pensais, naïvement sans doute, que mes lettres et mails pourraient, tels quels, offrir une mise en abîme; porter un éclairage sur des mécanismes anciens, qui se répètent, amères circonvolutions ; souligner des positions qui se rigidifient, en fonction du contexte politique, des enjeux. C’était oublier à quel point ils comportaient leur propre censure, écrits, pour la plupart, à mes parents, à qui je ne voulais, pouvais, tout dire. Échappatoires également parfois, me permettant de raconter des petits rien, et gommer, plus ou moins consciemment, les grands touts. Fuites, tentatives d’oubli, d’abstraction, pour me focaliser sur de petits moments « essentiels », qui pouvaient, peuvent, sembler insignifiants, mais qui me permettaient de mettre un peu de sens, ou d’espoir. Indispensable nécessité de revenir à l’échelle humaine, individuelle; à l’évènement isolé.

Il y a en effet bien plus de choses tues et de silences, que de réelles descriptions, voir d’analyses. Lacunaires, à trous et autres ellipses, en demi teintes… Les réalités auxquelles elles se rattachent sont cependant encore pregnantes; réactivées intensément lorsque l’actualité s’embrase; en embuscade également, émergeant, éparses, sans que je puisse toujours identifier les déclencheurs. Je tente quand même la retranscription fidèle, mais partielle, avec, en écho, une indispensable contextualisation, par le biais d’articles de presse, de souvenirs non partagés alors, de photos et de croquis.

Al Khalil

Éditoriaux et articles se succèdent dans la presse ces dernières semaines, dans Le Temps notamment, avec une tribune de Luis Lema A Hébron, l’enfer sans témoin, évoquant les frontières invisibles, les manœuvres politiques, l’impunité et le silence assourdissant; et une chronique d’Aline Jaccottet A Hébron, l’occupation à huis clos, qui décrit la vie dans cette ville scindée, déchirée, symbolisant plus que toute autre le conflit israélo-palestinien. Autant de réactions, d’analyses, de parole donnée, ou prise, aux Palestiniens sous occupation, aux colons nationalistes religieux et aux soldats qui les protègent, suite à la décision de Benyamin Netanyahou de ne pas renouveler le mandat des observateurs de la Présence internationale temporaire d’Hébron (TIPH), créée dans le cadre des Accords d’Oslo en 1997.

Elle

 

La Nuit Africaine - "Deogratias"- Jean-Philippe Stassen

La Nuit Africaine – « Deogratias »- Jean-Philippe Stassen

Elle a des yeux couleurs de nuit, avec parfois des paillettes d’aube lorsqu’elle sourit, des éclairs de lumière lorsqu’elle rit, mais elle ne rit pas souvent. Elle a cette peau noire et chaude, couleur plus profonde sur son front, autour de ses yeux, sur son menton ; peau aux nuances éclatantes, riches, belles. Petite, hanches larges, formes généreuses qui chantent l’Afrique, celle, réelle des danses, formes et couleurs ; celle fantasmée, imaginée, transcendée.

Elle, et son français hésitant, ses phrases biscornues, avec parfois des mots tombés de nulle part, des mots créés par elle, qui ont un sens qui m’échappe, mais qui prennent tout leur sens. Elle, de qui on me disait « elle comprend peu, ne parle pas, ne s’ouvre pas ». Et pourtant, s’ils savaient… Au fil des jours et des rencontres, sans forcer, sur la pointes des pieds, décryptant jusqu’aux silences, plongeant dans le noir si dense… J’ai pu entrer, tout doucement, comme une ombre, dans son monde. Elle m’a raconté, avec ses mots, avec finesse et intelligence, avec la brutalité parfois de celle qui n’a plus rien à perdre, qui a trop vu, avec une lucidité crue et brûlante, son « là-bas », et son « lui ».