Palestine – Nomadis https://nomadis.ch Tue, 29 Jul 2025 13:11:14 +0000 fr-FR hourly 1 Masafer Yatta https://nomadis.ch/2025/07/23/masafer-yatta/ Wed, 23 Jul 2025 13:01:55 +0000 https://nomadis.ch/?p=622 Susya, Tuwani, Tuba, al-Markez, Umm al-Khair…Villages et hameaux habités par une population bédouine, des agriculteurs et des bergers pour grand nombre d’entre eux. Collines arides, terres rocailleuses au sud d’Hébron, situées en zone C, division administrative de la Cisjordanie occupée placée sous contrôle d’Israël. Parmi ces terres, la région de Masafer Yatta, composé de 19 villages et hameaux traditionnels, qui cristallise de manière acerbe toutes les problématiques, les violences et violations que subit la population palestinienne des Territoires Occupés.

En 2002, au cœur de la deuxième intifada, alors que je travaillais dans la région, la situation était déjà préoccupante, révoltante : développement des colonies sauvages, illégales, et des avant-postes; violences commises en toute impunité par les colons extrémistes, issus de la mouvance kahaniste [1]Le kahanisme est une doctrine fasciste issue du sionisme religieux et du néosionisme, développée par le rabbin Meir Kahane, fondateur de la Jewish Defense League et du parti politique Kach et … Continue reading et du groupe des «Jeunes des collines» [2]« Jeunes des collines » est un mouvement de jeunes colons israéliens radicaux s’établissant illégalement dans des territoires palestiniens de la Cisjordanie. La plupart des membres du … Continue reading, deux branches de l’extrême droite ; destructions de maisons et de terres ; expropriations. Depuis le 7 octobre 2023, elle s’est encore drastiquement détériorée : accélération des ordres de démolitions, expulsions de force des habitants, nettoyage ethnique.

Routes désertiques et cahoteuses maintes et maintes fois parcourues. Halte devant des maisons dévastées, des tentes ravagées, des sources d’approvisionnement en eau détruites, ou détournées. Recueil de témoignages, accueillie à l’ombre sous les toiles, après le rituel du thé si sucré qui brûle les lèvres, du fromage séché si âpre en bouche qu’il me donnait parfois la nausée. Nausée sans comparaison aucune cependant avec celles, violentes, qui surgissaient au fil des récits, entrecoupés, à plusieurs voix, toutes concordantes. Documenter, encore et encore, les multiples violations du droit international humanitaire, comme l’avaient fait avant moi d’autres délégué-e-s, et comme le feront celles et ceux qui me remplaceront. Jusqu’à ce qu’il n’y ait plus ni récits, ni traces, ni habitants…? Documenter, écrire rapports sur rapports, les transmettre à l’armée israéliennes, à l’administration civile, lors de séances stériles. Écouter, saisir parfois une main, détourner pudiquement le regard lorsque surgissaient des larmes, partager la colère, qui est devenue si intensément mienne. Accompagner les équipes qui venaient construire des puits, dont la longévité était poussière, étant donné la violence environnante, l’enjeu que représente le contrôle de l’eau. Tenter de garder la distance, de préserver la neutralité, de jouer les équilibristes. Sans y croire, sans y arriver, sans même plus tenter d’essayer.

J’ai aimé ces terres brûlées par le soleil, ses habitants aux visages burinées, aux mains caleuses. Les robes ornées de broderies des femmes, couleurs et points tissant un langage complexe. Les odeurs de feu, de pain, de bétail. Le rire et les cavalcades des enfants, leur gravité parfois. Le vent chaud qui claque, danse ou caresse ; la poussière. Les étendues vastes et vallonnées, le ciel, la rare végétation, les champs d’oliviers, les troupeaux épars…. J’ai aimé les silences, les regards, la langue, les rares mots en dialecte que je comprenais et auxquels je m’accrochais, attendant que le field officer qui m’accompagnait me traduise tous les autres. J’ai aimé la lenteur, le temps suspendu, les rituels.

J’ai observé les conditions de vie rude, les habitats sommaires, sans raccordements électrique, les hameaux isolés sans accès direct aux soins, ou à une école proche, la lutte pour l’eau. Rudesse qui devenait enfer avec l’implacable progression des colonies, la mise en place d’une systématique de déplacement, d’effacement.

J’ai attendu des heures à des check-point surréalistes, certains au milieu de nulle part, d’autres scindant de manière planifiée et humiliante des villages, empêchant l’accès au bétail, aux terres et champs d’oliviers ; régulant arbitrairement l’accès à une école ; contrôlant les déplacements des ambulances du Croissant Rouge Palestinien, leur interdisant le passage. Je me suis retrouvée face à des colons armés, injures et crachats dans ma direction, sous l’œil goguenard de soldats complices. J’ai constaté, impuissante, en un peu plus d’une année, l’extension des colonies et avant-postes. Souvenirs vifs et douloureux, qui me hantent. Brûlures attisées au fil des nouvelles, des attaques, qui n’ont jamais cessé, qui se sont accélérées vertigineusement.

Visages de bédouins que je pourrais dessiner les yeux fermés, tel ce couple âgé, qui habitait à un kilomètre d’un avant-poste. [3]Ces « colonies sauvages », construites sans l’autorisation du gouvernement israélien, sont cependant protégées par l’armée israélienne, et de plus en plus régulièrement légalisées par … Continue reading La logique d’implantation est toujours la même : emplacement stratégique (sur le haut d’une colline, proche d’un point d’eau, d’habitations palestinienne) ; établissement d’une caravane, puis de deux, puis de trois ; sécurisation de la zone ; construction d’une route, reliant l’implantation à un autre avant-poste ou à une colonie déjà bien implantée, route que les palestiniens ne peuvent évidemment pas emprunter ; sectionnement du territoire ; construction en dur et raccordement électrique ; intimidations et violences exercées sur les palestiniens, visant l’appropriation et le contrôle des terres. Ce couple de berger ne pouvait plus accéder à leur champ, ni à leur bétail. Dignes, si dignes. Vieux, si vieux. Impuissants, face à l’implacable progression, comme l’était l’organisation pour laquelle je travaillais. Partir? Mais pour aller où?

Masafer Yatta, dont le quotidien d’oppression et de résistance se livre dans le bouleversant « No Other Land » de Basel Adra, Hamdan Ballal [4]Le réalisateur palestinien oscarisé a été agressé par des colons ayant l’appui apparent de militaires en mars 2025, devant sa maison. Il a été arrêté par Tsahal, puis relâché après … Continue reading, Yuval Abraham et Rachel Szo. Masafer Yatta, dont les habitants vivent dans la crainte constante de perdre leurs maisons. Ils ont fait l’objet d’innombrables ordres de démolition et déplacements, au nom d’une mesure prise par le gouvernement israélien en 1980, selon laquelle la région est « zone interdite », dédiée à l’entraînement militaire. Des documents officiels attestent cependant la raison véritable de la transformation de la région en « zone de tir » : la volonté politique d’expulser les villageois palestiniens. En mai 2022, après 22 ans d’appels palestiniens aux tribunaux, la Haute Cour de justice israélienne a statué que huit communautés pouvaient être expulsées de Masafer Yatta. En juin 2025, l’administration militaire a annulé tous les permis de construire en attente.

Les bédouins de Masafer Yatta vivent sous une double pression :  militaire et bureaucratique (démolitions massives, annulation des permis) ; brutalités et rage des colons (incendies, coups, destructions de cultures, intimidation, souvent avec le concours ou la tolérance de l’armée). Les développements récents – depuis l’attaque du 7 octobre 2023 – ont accentué cette violence, menaçant d’une expulsion de fait à travers une stratégie coordonnée combinant colonisation, force militaire et impunité. Cela s’inscrit dans ce que le rapporteur de l’ONU appelle une « campagne généralisée de déplacement forcé », appuyée par les autorités civiles et militaires israéliennes, en violation manifeste du droit international.

A l’heure où j’écris ces lignes, le hameau de Khilet al-Dabe a été totalement détruit, les violences et démolitions se poursuivent, dans toute la région, et dans tant d’autres de Cisjordanie. Dans un silence, une fois encore, assourdissant.

Quelques liens, pour aller plus loin :

Références

Références
1 Le kahanisme est une doctrine fasciste issue du sionisme religieux et du néosionisme, développée par le rabbin Meir Kahane, fondateur de la Jewish Defense League et du parti politique Kach et Kahane Chai en Israël. Il est fondé sur différents «principes» : le Grand Israël, ou Eretz Israël, soutenant une politique d’implantations juives massives en Cisjordanie ; le transfert des Arabes, y compris ceux ayant la nationalité israélienne, vers les pays arabes ou l’Occident ; un État juif fondé sur la loi religieuse, la Halakha; le recours à la violence pour assurer l’unité de la terre d’Israël.
2 « Jeunes des collines » est un mouvement de jeunes colons israéliens radicaux s’établissant illégalement dans des territoires palestiniens de la Cisjordanie. La plupart des membres du groupe ont moins de 30 ans et leur objectif consiste en l’établissement de tout petits avant-postes illégaux destinés à occuper le terrain et à le préparer en vue de l’implantation d’une colonie plus importante par la suite. Ils ont régulièrement recours à des actions violentes contre la population palestinienne, parmi lesquelles des jets de pierre et des destructions de champs agricoles. Les colons israéliens ont utilisé ces avant-postes pour s’emparer d’au moins 14 % de la superficie de la Cisjordanie.
3 Ces « colonies sauvages », construites sans l’autorisation du gouvernement israélien, sont cependant protégées par l’armée israélienne, et de plus en plus régulièrement légalisées par le gouvernement après quelques mois, ou années. En mai 2025, le ministère de la défense israélienne a approuvé la construction de 22 nouvelles colonies – implantations et avant-postes – en Cisjordanie, qui comprendront une série de nouvelles implantations et la légalisation de plusieurs avant-postes illégaux. Dans un communiqué, le ministère affirme que les implantations « renforceront l’emprise stratégique sur toutes les parties de la Judée-Samarie [Cisjordanie] » et « empêcheront la création d’un État palestinien ».
4 Le réalisateur palestinien oscarisé a été agressé par des colons ayant l’appui apparent de militaires en mars 2025, devant sa maison. Il a été arrêté par Tsahal, puis relâché après trois jours. En juillet 2025 Awdah Hathaleen, habitant de Masafer Yatta qui avait participé à mettre en lumière le sort de la région et avait collaboré au documentaire  a été abattu par des colons lors de leur attaque contre le village d’Umm Al-Khair.
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Palestine https://nomadis.ch/2025/06/04/palestine/ Wed, 04 Jun 2025 18:46:03 +0000 https://nomadis.ch/?p=607

Vertige de la page blanche. Mots qui se bousculent cependant, se chevauchent, s’annihilent. Mots auxquels se mêlent des images et des sons, des flashs aveuglants, une nausée sourde qui pulse, reflue, des larmes, de la colère, de la rage, de la haine, parfois. Impuissance douloureuse, tétanisante. Obsessions. Tempêtes intérieures. Submersions successives.

Palestine, Gaza, Hébron, Jérusalem…. A jamais liée, viscéralement. A jamais coupable d’avoir pu, de pouvoir si peu, si maladroitement. De posts Instagram en stories, republications, like intempestifs, emojis stériles. Création de pages Wikipédia, alimentation de pages existantes, lectures de romans, scroll, articles de presse, scroll, débats, JTs, scroll, nausées. Il y eut, et aura certes encore des participations à des manifestations, des discussions animées, des lettres ouvertes et autres pétitions signées. Mais rien qui ne puisse faire taire la culpabilité, rien qui ne brise l’impuissance.

Ces derniers jours, des mobilisations citoyennes se concrétisent : le voilier humanitaire Madleen appartenant à la « Coalition de la flottille pour la liberté », la « Freedom Flotilla », a quitté la Sicile le 1er juin. A son bord 12 militants engagés pour la cause palestinienne. Depuis 2010, la Freedom Flotilla a mené plusieurs campagnes maritimes visant à dénoncer et briser le blocus de Gaza, qui dure depuis 2007. L’objectif des missions est d’ouvrir un passage maritime humanitaire vers Gaza, sans contrôle israélien, dans une démarche politique et non violente.

La marche citoyenne internationale vers Gaza, March to Gaza,  s’organise également. Mobilisation pacifique, dont l’un des objectifs principaux est de faire pression pour l’ouverture de la frontière de Rafah afin de permettre l’acheminement de l’aide humanitaire essentielle vers Gaza. Le mouvement ne cesse de croître. Des milliers de personnes venues de plus de 35 pays se préparent à marcher le 15 juin d’Al-Arish, en Égypte, jusqu’à la frontière.

Mobilisations citoyennes, alors que les États sont dans l’incapacité de prendre des décisions fortes, d’appliquer des sanctions radicales, de condamner unilatéralement, de nommer l’innommable. Et il a fallu tant attendre avant que les voix étatiques s’élèvent, timidement. Assourdissant et incompréhensible silence, amplifié par les médias. Paradoxalement, silence peut-être trop compréhensible. Culpabilité, qui n’est cependant pas de même nature que la mienne. Culpabilité et aussi, ou surtout, enjeux économiques. L’Union Européenne est en effet le principal partenaire commercial d’Israël, absorbant près d’un tiers de ses exportations.

… combler le vertige par les mots, des textes, recherches, croquis, aquarelles, liens vers des articles, ouvrages.

 

 

 

 

 

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H2 https://nomadis.ch/2019/11/23/h2/ Sat, 23 Nov 2019 17:35:29 +0000 https://nomadis.ch/?p=437 23 mars 2003

Bonsoir les amis,

Quelques lignes avant d’aller me coucher. Photo d’Hébron, encore. Grillage de partition entre H1 et H2. Soldats qui sans doute viennent de contrôler l’identité des hommes marchant en direction de cette grille, quotidiennement franchie lorsque le couvre feu n’est pas imposé, ce qui se fait de plus en plus rare… Par endroits les grillages sont remplacés par d’immenses blocs de ciments, par des fils de fer barbelés, des poubelles renversées, des tas de gravas. Parfois la frontière même est invisible et cependant connue, ressentie avec évidence. C’en est presque physique, comme si l’air se faisait plus rare, comme si le chant des oiseaux devenait inaudible. Tension palpable. H2 qui meurt en silence, qui explose cependant dans nos consciences lorsque simultanément explosent les bombes, meurent les soldats, les colons, les civils.J’essaye chaque jour de pénétrer dans cette zone, de rouler dans les étroites ruelles de cette vieille ville qui dût être si belle. Nœud au ventre, à chaque passage et tristesse lourde. Rares sont les passants. Je vois les visages aux fenêtres, les mains qui s’agitent. Parfois vole une pierre, fuse une insulte, lorsque je roule trop près des habitations des colons, que je sors du véhicule pour déplacer une entrave, un obstacle, délibérément posé, qui scinde, bloque, délimite, provoque. Maisons vieilles accolées, comme dans toute vieille ville du monde, habitées cependant par des frères ennemis. Les grilles de protection aux fenêtres, les positions militaires juchées sur les toits ne laissent aucun doute sur l’origine des habitants.

H2 mon amour, H2 mon cauchemar; H2 qui me hante et me fait parfois perdre les pédales… J’assiste en direct, impuissante, à l’agonie de cette vieille ville, agonie amorcée en 1967, agonie qui peut prendre encore des années, en râles lents ponctués de violence et de larmes, de révolte.

Il reste encore 30’000 palestiniens dans cette zone, mais chaque semaine est marquée par des départs: petites fourgonnettes parquées devant une habitation, valises et meubles chargés à la hâte, tristesse, et parfois même honte. Ils savent qu’ils ne reviendront jamais, ils savent que quelque part ils déposent les armes et cèdent, mais qui les blâmeraient ? Certains restent parce qu’ils n’ont pas le choix, d’autres parce qu’H2 est toute leur vie, leur mémoire, leur amour, leur terre, leur racines. Certains enfin, par idéologie, par combat, par haine. Mélange, peut-être, de toutes ces raisons… « Ma terre, ma ville, que tu revendiques », et raisonne de l’autre côté cet identique discours, morbide écho. Les juifs se sont fait expulsés suite aux massacre de 1929, 67 neufs d’entre eux avaient péris. Revenir est un acte de foi, porté par de dangereux fanatiques. Hébron la promise, la terre des Patriarches. Hébron berceau… mortelle Hébron.

Nos activités vont reprendre normalement demain. Plus de restriction de mouvements, plus de masques à gaz à trimbaler avec nous. Restons cependant prudent, à l’écoute.

Vous embrasse, et vous aime.

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Hébron, petites histoires en vrac https://nomadis.ch/2019/11/21/hebron-petites-histoires-en-vrac/ Thu, 21 Nov 2019 13:53:22 +0000 https://nomadis.ch/?p=416 Hébron, 5 mars 2003

Très chers,

J’avais commencé ce message il y a une heure, choisi un fond bleu, bleu comme le ciel d’aujourd’hui, un bleu printanier, une douceur retrouvée. Journée faite d’histoires denses, qui sont devenues si intensément part de mon quotidien, qu’il arrive qu’elles ne me choquent même plus.

Tant d’amour pour cette région, cet Hébron déchiré, fou; cette ville éclatée, écartelée. Terre alentours si belle, profondément troublante, ensorcelante. Vallonnements qui verts maintenant sont, moutons épars, vieux hommes, keffieh sur le crâne, grandes capes ou manteaux bruns sur leurs épaules, cheminant sur leurs ânes, le long de la route 60 qu’ils n’ont pas le droit d’emprunter, parce que c’est la route des colons, parce que c’est une route israélienne qui morcelle une terre palestinienne… Et passent les jeeps des soldats, et passent les tanks, et survolent les hélicos… Et passe le CICR, la petite déléguée qui tente de plonger son regard dans le vert, dans le bleu, dans les nuages bas, dans les fleurs; qui écoute le rire et les larmes de Dina, et qui parfois s’arrête.

J’avais le bleu choisi, et il pourrait devenir rouge. Je viens d’entendre les nouvelles, Haïfa et son suicide bomber, 15 morts, 40 blessés. L’homme venait apparemment d’Hébron. Il ne manquait plus que ça. Les mesures de représailles risquent à nouveau d’être terribles. L’Autorité palestinienne a condamné l’attentat qui «ne sert pas la lutte des Palestiniens et ne fait que noircir leur nom», tout en faisant valoir le nombre important de morts palestiniens au cours des dernières semaines, 157 depuis début janvier en Cisjordanie et à Gaza. Tout se voile, à nouveau. Le printemps meurt un peu, le ciel s’obscurcit… Jusqu’à demain, un autre demain, bleu, rouge ou vert, noir peut-être; jusqu’à après-demain dont la teinte est incertaine, imprévisible. Tout bascule si rapidement, vrille… pas de signal d’alarme, parfois des intuitions, un malaise perceptible.

Tant d’amour, d’attachement, de liens. Un lien quasi charnel. J’aime l’odeur de la terre, tout comme celle de cette vieille ville enclavée. J’aime les visages, les baisers rapides des vieilles femmes des campements bédouins, leurs effluves de feu de bois et de bétail, leurs robes larges aux broderies fines. Leur dignité, dense.

Je ne peux imaginer un après sans Dina, je ne peux imaginer un après détaché, je ne peux imaginer un après… Ce n’est pas tant que la fameuse distance tant discutée n’existe plus déjà… Bien sûr que lorsque j’écris maintenant l’émotivité est forte, prend le dessus. Bouillonnement d’émotions, douces et chaudes lorsqu’elles sont liées à un décor, un paysage, des visages; douloureuses lorsqu’elles se rattachent au quotidien, aux histoires confiées, aux témoignages, aux humiliations incessantes et à la violence. Frustration parce que les contacts peuvent parfois être, sur une base personnelle, si enrichissants, constructifs, humains…: un colon qui me propose un manteau alors que tombe la neige; des soldats qui me parlent de droit humanitaire, de leurs vies, leur envie d’être ailleurs. Amitiés et liens qui existent également entre les frères ennemis. Mais se greffent sur la complexité de ces relations personnelles d’autres enjeux, d’autres discours et une politique implacable.

 

Petites histoires en vrac, petits bouts de quotidien, parce que je veux que le bleu demeure un peu. Il y a quelques jours, nous avons failli nous faire écraser, littéralement, par un bulldozer (ça ne commence pas très bleu, je vous l’accorde). Il s’était mis brusquement à faire une marche arrière, à une vitesse affolante, alors que pendant presque dix minutes j’étais restée bloquée derrière lui. Je recule, à grande vitesse également, Dina hurlant à mes côtés. Puis finalement, après d’implacablement longues secondes, le réflexe de klaxonner atteint finalement mes sens. Le chauffeur n’entend cependant rien, semble ne pas réaliser ce qui se joue. Je vois jaillir des soldats, criant à leur tour, lui faisant signe de s’arrêter… ce qu’il fait, enfin, dans un crissement terrible. Je suis sortie de la Land Cruiser, tremblante. Le chauffeur était blême, la tête entre ses mains: « Imagine ce qui serait advenu si j’avais percuté quelqu’un, un humanitaire qui plus est… ». Crise de fou-rire ensuite, hystérique, nerveuse, incontrôlable, presque douloureuse. Mal au côtes, au milieu de ses soldats, bulldozers et autres jeeps. Jeunes, si jeunes soldats, supervisant la construction d’une route illégale entre une colonie et le tombeau des Patriarches, isolant plus encore des habitations palestiniennes; veillant à la sécurité des travailleurs. Et rit le CICR, et rient les soldats. Ce n’est ni bleu, ni noir. C’est sans teinte, tout simplement grotesque et surréaliste. Depuis klaxonne le bulldozer lorsque nous passons, pour documenter la progression de cette excroissance, cette route-mur; et les mains des soldats s’agitent. Dina sourit.

Autre histoire de soldat… celui qui ferme les yeux sur mes incartades et me laisse passer, sans contrôle, avec une femme à l’arrière de la Land Cruiser sur le point d’accoucher, ainsi que son mari et sa mère, à tout allure et qui, lorsque je le remercie le lendemain, me prends subrepticement la main et me dit « j’admire ce que tu fais, continue… ». Il est clair que je n’aurais pas à dire merci, ou plutôt, il est clair qu’il ne faudrait ni soldats, ni poste de contrôle. Mais c’est bleu quand même.

Blanc cette fois, autre check-point, autre soldat, qui m’appelle la « fille de la neige » car j’ai réussi il y a quelques semaines à rejoindre Jérusalem sur une route déclarée fermée, en raison des conditions météos, et qui me dit que c’est la première fois qu’il a l’impression de ne pas être détesté par un « étranger », tout ça parce que j’ai passé dix minutes avec lui à attendre le feu vert de ses supérieurs, et que nous avons parlé et ri.

Bleu tendre enfin, avec des touches de jaune dense, tant admiration et tendresse sont fortes… Visite d’une famille palestinienne dont le toit est occupé par des soldats depuis…10 ans! Ils « vivent ensemble », cohabitation surréaliste. Le couple en a tant vu. Vieux couple magnifique, qui se dispute sans cesse. Elle qui m’embrasse toujours, parle de ses maux de ventre, de dents, du caractère insupportable de son vieux mari. Lui qui me regarde du coin de l’œil, et me glisse qu’elle n’est pas malade, qu’elle radote… Et marchent au-dessus de nos têtes les soldats. Dix ans, maison qui qui n’est plus vraiment la leur, vie sans intimité, les forces d’occupation installée sur leur rooftop. Ce n’est pas de la résignation. De la dignité, tout simplement.

Voilà, je m’arrête. Vous embrasse tendrement, vous aime. Me dis que finalement, l’amour est ce qui restera aussi de cette mission, surtout… Être claire, savoir s’émerveiller encore, savoir être touchée; savoir aimer, malgré tout. Garder les yeux ouverts, sans honte, ni sur ce que je suis, malgré les failles, les ambiguïtés; ni sur ce que sont les autres… humains, si tragiquement complexe. Essayer de ne pas juger, même si c’est dur.

Lettre précédente

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Hébron, 28 novembre 2002 https://nomadis.ch/2019/04/10/hebron-28-novembre-2002/ Wed, 10 Apr 2019 16:51:48 +0000 https://nomadis.ch/?p=356 Jérusalem, le 28.11.2002

Bonjour les amis,

Lettre débutée à Hébron qui est restée sur une table, tant pis, elle vous parviendra plus tard… Je repars bientôt dans cette ville qui subit le contre-coup de l’attaque du 15 novembre, perpétrée par un commando du Djihad islamique, durant laquelle 9 soldats et hauts officiers israéliens de Tsahal et 3 colons ont trouvés la mort. Les conséquences pour la population palestinienne de H2 sont dramatiques, avec un couvre feu drastique qui dure, sans trêve, depuis 14 jours. Des familles, particulièrement vulnérables, qui vivent proche du lieu de l’embuscade, sont sujettes quotidiennement tant aux attaques vengeresses des colons, que celle des soldats, qui ont perdu les leurs. Spirales de violence qui enflamment tous les Territoires occupés (seule Jéricho semble épargnée); villes qui retombent, les unes après les autres, aux mains des forces israéliennes ; ripostes, dialogue de sourds, fanatisme contre politique nationaliste ; espoirs qui s’assombrissent et vont jusqu’à mourir aux milieu des tanks qui sillonnent Hébron, des pierres lancées par les enfants palestiniens qui se risquent à sortir… J’essaye de poursuivre. Je me raccroche aux petits gestes, au soutien que l’on peut, parfois, apporter; aux discussions, négociations, sur le terrain que l’on a quelquefois, avec de jeunes, si jeunes soldats.

Conquise par Israël durant la guerre des Six-Jours, Hébron abrite le Caveau des Patriarches / Sanctuaire d’Ibrahim, lieu saint pour les juifs comme pour les musulmans. C’est dans cette ville, peuplée de 130’000 Palestiniens que fut fondée en 1968 par quelques dizaines d’extrémistes de droite la première colonie juive, illégale, de Cisjordanie. Le gouvernement israélien, après de longues négociations, les a autoriser à s’installer dans les anciens quartiers juifs de la ville, et à fonder Kiryat Arba ( 5000 colons en 2001; 7’300 en 2016).

Le 15 janvier 1997, Yasser Arafat et Benyamin Netanyahou, alors premier ministre, ont conclu des accords selon lesquels l’Autorité palestinienne récupérait la plus grande partie d’Hébron (la zone «H1» comptant 100 000 habitants) alors qu’Israël gardait le contrôle de «H2» (35 000 Palestiniens), zone dans laquelle résident 400 colons extrémistes protégés jour et nuit par l’armée. Suite à l’attaque du 15 novembre, Ariel Sharon a autorisé Tsahal à reconquérir «H1», qui a aussitôt été bouclée et placée sous un régime de couvre-feu permanent.

Destructions de maisons, arrestations massives, attaques des civils palestiniens par des colons armés, soutenus par les soldats, checkpoints et contrôles, patrouilles militaires incessantes, slogans injurieux et menaçants peints sur les murs des habitations palestiniennes de la vieille ville, intimidations et humiliations… Tel était le quotidien. Une punition collective, soutenue politiquement.

Terre d’enjeu, encore, et toujours. De nouvelles colonies voient le jour. Les colonies implantées se développent. Et il y a peu, Benyamin Netanyahou, en campagne, fort de ses appuis (et quels appuis…),  déclarait prévoir l’annexion des colonies israéliennes en Cisjordanie occupée en cas de réélection : « J’appliquerai la souveraineté israélienne sans faire de distinction entre les (plus grands) blocs de colonies et les colonies isolées ».

Jérusalem, le 29.11.2002

Israël en état de choc après les attentats au Kenya et la dernière attaque suicide d’hier, près du Lac Tibériade, dans laquelle 6 personnes ont été tuées. Dernière journée à Jérusalem avant de repartir pour Hébron. Cette pause ici a été plus que nécessaire. Besoin de prendre de la distance après ces 10 jours intenses. Besoin de dormir, de ne plus sursauter lorsque le téléphone sonne. Petite bulle légère tant est qu’il ne faut plus regarder les infos, se boucher les oreilles lorsque passe une ambulance, ignorer armes et soldats.

Sillonner les rues, pour marquer une présence. Intervenir aux checkpoints, pour qu’au moins passent les ambulances du Croissant Rouge Palestinien. Appeler, sans cesse, nuit et jour, « nos » agents de liaison de l’armée israélienne, à chaque ambulance bloquée, à chaque violation du droit international humanitaire. Coordonner, documenter, recueillir les paroles, faire des humiliations des rapports… tout en étant consciente, que ce n’était qu’un épisode de plus, que le mécanisme d’occupation, implacable, était en marche, et ce depuis si longtemps…

Lettre précédente

Suite

 

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